
Dette privée : remettre en perspective les récents signaux de marché
Ces derniers mois, la dette privée a fait l’objet d’une attention accrue, alimentée par plusieurs événements surmédiatisés. Dans un environnement où l’information circule rapidement et où certains épisodes isolés peuvent être amplifiés, il nous semble essentiel de prendre un peu de recul, de distinguer entre perception et réalité, et surtout de replacer ces développements dans leur contexte conjoncturel.
Car si ces situations méritent d’être analysées avec sérieux, elles ne sauraient être interprétées comme un signal homogène applicable à l’ensemble de la classe d’actifs, et encore moins au marché européen, dont les fondamentaux demeurent sensiblement différents de ceux des Etats-Unis.
Deux marchés, deux dynamiques structurelles
Le premier point fondamental tient à la distinction entre les marchés nord-américain et européen de la dette privée, trop souvent abordés comme un ensemble homogène alors qu’ils répondent à des logiques sensiblement différentes.
Le marché nord-américain est historiquement plus mature. Il s’est développé dès les années 2000 avec l’essor du direct lending, porté par le retrait progressif des banques après la crise financière de 2008, et l’appétit croissant des investisseurs institutionnels pour des rendements décorrélés des marchés cotés. Aujourd’hui, il constitue un marché profond, relativement liquide et extrêmement concurrentiel.
Cette profondeur s’est accompagnée, ces dernières années, d’une affluence massive de capitaux. Fonds de pension, assureurs, mais également investisseurs non institutionnels ont contribué à une expansion rapide des encours. Cette dynamique a mécaniquement accru la concurrence entre les prêteurs, avec pour conséquence une compression progressive des marges et, dans certains cas, un assouplissement des conditions de financement.
Dans cet environnement, certains acteurs ont accepté des structures plus agressives : niveaux de levier plus élevés, protections contractuelles allégées (covenants moins stricts, voire covenant-lite), ou encore pricing moins rémunérateur au regard du risque pris. Tant que les conditions de marché restaient favorables, ces équilibres ont pu être maintenus. Mais la remontée rapide et marquée des taux d’intérêt, amorcée en 2022, a profondément modifié la donne.
Le choc des taux et ses conséquences
La hausse des taux a eu un double effet.
D’une part, elle a renchéri le coût du service de la dette pour les entreprises emprunteuses, en particulier celles financées à taux variable, ce qui est largement le cas en dette privée.
D’autre part, elle a ralenti les opérations de refinancement et les transactions de private equity, réduisant les opportunités de sortie et allongeant la durée de détention des actifs.
Dans ce contexte, certaines entreprises, notamment les plus endettées ou celles opérant dans des secteurs cycliques, se retrouvent aujourd’hui sous pression. Le phénomène est d’autant plus visible à l’approche d’un « mur » de refinancement significatif attendu entre 2025 et 2027 aux États-Unis, période durant laquelle de nombreuses dettes contractées à des conditions favorables devront être refinancées dans un environnement plus exigeant.
Ces tensions, bien réelles, restent toutefois concentrées sur certains segments du marché et sur des structures de financement spécifiques. Elles ne remettent pas en cause, en tant que telles, la pertinence du modèle de la dette privée, mais soulignent l’importance de la discipline d’investissement.
L’Europe : un marché plus récent, plus discipliné
À l’inverse, le marché européen de la dette privée présente des caractéristiques sensiblement différentes. Plus récent dans son développement, il reste aujourd’hui moins saturé et moins concurrentiel que son équivalent nord-américain.
Cette relative jeunesse du marché a plusieurs implications positives. Tout d’abord, les marges y sont historiquement plus élevées, entre 50 et 100 points de base de plus qu’aux Etats-Unis, offrant une meilleure rémunération du risque. Ensuite, les structures de financement y sont généralement plus prudentes, le taux de couverture des intérêts y étant de 3.6x contre 3x aux Etats-Unis. De même, les niveaux de levier sont en moyenne inférieurs (4.8x en 2025) et l’investissement en fonds propres est plus élevé (45.4% vs 42.8%) et les protections contractuelles sont plus robustes.
Les covenants, clauses qui encadrent le comportement financier de l’emprunteur, restent en Europe un outil central de gestion du risque. Leur présence permet une détection plus précoce des difficultés et offre donc aux prêteurs une capacité d’intervention accrue en cas de dérive. Le taux de défaut est ainsi estimé à 0,9% en Europe contre 1,5% aux Etats-Unis.
Par ailleurs, la relation entre prêteurs et sponsors y est souvent plus équilibrée, favorisant des montages financiers plus conservateurs et une meilleure alignement des intérêts.
Ces éléments contribuent à une dynamique de marché distincte, où la recherche de rendement ne s’est pas faite au détriment de la qualité du crédit dans les mêmes proportions qu’aux États-Unis.
Le rôle des structures d’investissement : le cas des BDC
Une partie des inquiétudes récentes trouve également son origine dans la nature même de certains véhicules d’investissement nord-américains, en particulier les Business Development Companies (BDC) comme ce fut le cas de Blue Owl avec le fonds Blue OBDC II.
Ces structures, cotées en bourse, offrent aux investisseurs une exposition à la dette privée sous une forme liquide, du moins en apparence. Cette cotation introduit une dimension supplémentaire : celle des flux de marché. Les variations de prix des actions de BDC reflètent non seulement la qualité des actifs sous-jacents, mais également les anticipations des investisseurs, les conditions de liquidité ou encore des mouvements techniques.
Dans ce cadre, des épisodes de volatilité peuvent survenir indépendamment de toute dégradation significative des portefeuilles sous-jacents. La perception de risque peut alors être amplifiée, créant un décalage entre la réalité économique des actifs et leur valorisation de marché.
Il est donc essentiel de distinguer ces véhicules cotés, soumis aux dynamiques boursières, des fonds non cotés traditionnels de dette privée, dont les mécanismes de valorisation et de liquidité sont fondamentalement différents.
Flux d’investisseurs et mécanismes de liquidité
Un autre facteur clé réside dans l’évolution de la base d’investisseurs. Aux États-Unis, une part croissante des flux vers la dette privée provient désormais d’investisseurs particuliers ou de réseaux de gestion de fortune.
Si cette démocratisation constitue une évolution structurante de la classe d’actifs, elle s’accompagne également de nouvelles contraintes. Contrairement aux investisseurs institutionnels, généralement engagés sur des horizons longs, ces investisseurs peuvent être plus sensibles aux conditions de marché à court terme.
Dans certains cas, comme ce le fut récemment pour BlackRock avec le fonds HPS Corporate Lending Fund, des vagues de rachats ont conduit à l’activation de mécanismes de limitation des sorties, les gates. Ces dispositifs, souvent perçus négativement, ont en réalité pour objectif de protéger l’ensemble des investisseurs en évitant des ventes forcées d’actifs dans des conditions défavorables.
Il convient de souligner que ces mécanismes relèvent davantage d’une gestion prudente de la liquidité que d’un signal de détérioration des portefeuilles. Ils traduisent une tension sur les flux, non sur la qualité intrinsèque des crédits.
Des opportunités dans les phases de tension
Fait notable, plusieurs investisseurs institutionnels ont profité de ces épisodes de volatilité pour se repositionner sur le marché. Ces mouvements témoignent d’une lecture plus nuancée de la situation.
Historiquement, les meilleures performances de la classe d’actifs ont souvent été générées à la suite de périodes de dislocation, lorsque les conditions de financement se resserrent et que la discipline redevient un facteur différenciant.
Dans ce contexte, la capacité des gérants à structurer des transactions protectrices, à négocier des termes favorables et à accompagner activement les emprunteurs devient déterminante.
De l’importance de la diversification
Les difficultés observées sur certains portefeuilles spécifiques rappellent également un principe fondamental : celui de la diversification.
Dans plusieurs cas médiatisés, les tensions ont été exacerbées par des concentrations sectorielles importantes. Ces épisodes illustrent l’importance d’une construction rigoureuse.
La diversification ne se limite pas à une répartition sectorielle. Elle s’entend également en termes de géographie, de taille d’entreprises, de stratégies de financement et de millésimes d’investissement.
Notre approche : diversification et discipline
Dans cet environnement, notre approche repose sur deux piliers essentiels : la diversification et la sélection rigoureuse des gérants.
Nous assurons un suivi hebdomadaire de nos investissements, avec un monitoring précis des performances, des expositions sectorielles et des situations de crédit. Cette vigilance constante nous permet d’anticiper les évolutions et d’ajuster, le cas échéant, notre allocation.
Notre stratégie de fonds de fonds nous donne aujourd’hui accès à plus de 550 entreprises sous-jacentes, avec un objectif de dépasser les 1 000 sociétés dans les douze prochains mois. Cette granularité constitue un élément clé de résilience.
La diversification s’opère ainsi à plusieurs niveaux :
Géographique, avec une exposition équilibrée entre différentes zones économiques ;
Taille des entreprises, permettant de capter des profils de risque variés ;
Secteurs d’activité, avec une limite stricte évitant toute concentration excessive, aucun secteur ne dépassant 15 % ;
Typologies de financement, incluant différentes stratégies de dette privée (senior secured, unitranche, opportuniste, etc.).
Cette architecture vise précisément à limiter l’impact potentiel de situations isolées et à construire une performance robuste dans la durée.
La sélection des gérants : un facteur clé de succès
Au-delà de la diversification, la sélection des gérants constitue un levier déterminant.
Dans un univers où les écarts de performance peuvent être significatifs, la capacité à identifier les équipes les plus expérimentées et les plus disciplinées est essentielle.
Nous privilégions des gérants disposant d’un historique éprouvé, d’un accès local privilégié aux transactions et d’une capacité démontrée à gérer les situations complexes. La qualité de l’origination, la rigueur de l’analyse crédit et l’implication dans le suivi des participations sont autant de critères déterminants.
Dans un environnement plus exigeant, ces qualités font la différence entre une gestion opportuniste et une gestion réellement créatrice de valeur.
Une classe d’actifs toujours structurante
En définitive, les événements récents invitent moins à une remise en cause de la dette privée qu’à une lecture plus fine de ses dynamiques internes. Ils rappellent que, comme toute classe d’actifs, la dette privée n’est pas homogène.
Dans ce contexte, l’Europe apparaît aujourd’hui comme un terrain particulièrement attractif.
Pour les investisseurs, la dette privée continue ainsi de jouer pleinement son rôle : celui d’un pilier de diversification, offrant des rendements attractifs, une relative décorrélation des marchés cotés et un accès direct au financement de l’économie réelle.
Conclusion : vigilance et conviction
Si la période actuelle appelle à la vigilance, elle ne justifie pas une remise en cause structurelle de la classe d’actifs.
Elle souligne a contrario l’importance d’une approche sélective, diversifiée et disciplinée. C’est précisément dans ces phases que les fondamentaux reprennent le dessus sur les excès passés, et que les investisseurs les mieux positionnés peuvent capter les opportunités.
Dans un environnement où les incertitudes macroéconomiques demeurent, la dette privée, abordée avec rigueur comme nous le faisons, conserve toute sa pertinence au sein d’une allocation de long terme.






